La magie du eBook

Une interview de Frédéric Kaplan

Chercheur à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, Frédéric Kaplan a fondé en 2008 une société spécialisée dans les nouvelles interfaces gestuelles de notre horizon numérique : OZWE. C’est au sein de cette jeune pouce et en partenariat avec une agence de design, Bread and Butter, qu’il a donc inventé le « bookapp », c’est-à-dire un « livre application » adapté aux supports de lecture de l’âge des smartphones et des tablettes tactiles, de l’Internet et de l’interactivité. Homme de réflexion à l’âme d’ingénieur et à l’esprit de créateur, il répond à nos questions sur ce qu’est aujourd’hui et ce que pourrait être demain le livre numérique.

Aujourd’hui, le livre numérique existe-t-il
ou est-il encore en devenir ?

Nous sommes dans une situation proche des premières années de l’imprimerie. Les technologies de base pour concevoir et produire des livres numériques se mettent doucement en place. En revanche, la chaîne du livre doit se reformer selon de nouvelles modalités. Auteurs, éditeurs, distributeurs, libraires doivent réinventer leur rôle et leur savoir-faire. Du coup, le métier le plus intéressant à exercer dans ce monde en mutation est, il me semble, celui d’imprimeur. Ceux qui par exemple visitent les locaux de Bookapp.com peuvent sentir une atmosphère d’atelier proche du XVIe siècle. Designers et informaticiens travaillent côte à côte, chacun avec ses compétences et ses spécialités. Des apprentis se chargent des tâches de production les plus répétitives. Les auteurs viennent discuter de la meilleure manière d’adapter leurs oeuvres, les éditeurs des meilleures stratégies pour diffuser leurs collections. En attendant que les libraires développent leurs propres offres, certains lecteurs viennent parfois même dans nos locaux pour voir et acheter les bookapps. Il y a ces derniers temps dans notre « atelier » une effervescence et un mélange de cultures que j’ai rarement rencontrés dans les autres lieux où j’ai pu travailler, que ce soit dans le monde académique ou dans le monde industriel. L’humanisme est né dans les imprimeries. J’ai le sentiment qu’un nouvel humanisme est en train de naître des imprimeries digitales.

Quelle serait votre définition du livre numérique ?

Un livre numérique, c’est la description numérique d’un livre, à partir de laquelle je peux produire des versions adaptées à diverses interfaces de lectures (écrans de smartphones, tablettes, ordinateur, télévision) ou même créer un livre papier intégrant des liens ou des codes graphiques proposant des ponts avec le monde digital. Le format ePub, qui est aujourd’hui le plus utilisé, a montré la voie par sa simplicité pour décrire un hypertexte lisible sur plusieurs plateformes. Il est malheureusement trop pauvre pour décrire la mise en page des deux tiers des livres publiés aujourd’hui. L’ePub ne permet pas non plus d’explorer tout le potentiel des livres connectés, reconfigurables, personnalisables, dont la géométrie est bien plus complexe qu’un hypertexte. C’est pour cela que nous travailllons sur le format Bookapp qui permet de concevoir les livres comme des machines. Dans ce format, chaque objet (textuel, graphique, video, widget, etc.) posé sur une page est associé à un script permettant de l’animer ou de le rendre potentiellement interactif. Le principe reste simple mais ouvre d’un coup un vaste champ pour concevoir des livres-machines radicalement nouveaux ou adapter des livres existants. Comme l’ePub, c’est un format ouvert, capable de fonctionner sur plusieurs plateformes, même si aujourd’hui l’essentiel du marché se concentre sur l’iOS (iPhone/iPad).

Croyez-vous que le livre numérique peut s’adresser à tous les lecteurs bien sûr mais aussi à des jeunes qui lisent aujourd’hui très peu de livres papier ?

D’abord, si le livre numérique est la description d’un livre sous forme numérique, l’interface papier est juste une interface parmi d’autres. Certains des livres au format Bookapp sont d’ailleurs imprimables. Ceci admis, je pense que, pour les jeunes, il y a un potentiel énorme à explorer dans les « Social Reading Technologies ». Jusqu’à environ 8 ans, les enfants lisent avec leurs parents, frères, soeurs voire poupées ! La plupart du temps, dès qu’ils savent lire, il n’y a plus de lectures collectives. Puis à l’adolescence, ils préfèrent justement explorer des pratiques plus sociales qu’une lecture assimilée à une activité solitaire, non socialisante. En pensant le livre, non comme un objet culturel qui se consomme seul mais comme un lieu à habiter, nous pouvons, je pense, convaincre certains jeunes lecteurs que les joies de la lecture sociale peuvent se prolonger à l’âge adulte, que les livres ne sont pas des refuges mais des agoras.

Qu’est-ce qui fera demain que l’on choisira de lire en numérique plutôt que sur papier, autant un roman qu’un magazine ?

D’abord la distribution. 30 % des acheteurs de nos bookapps francophones sont situés hors de l’Union européenne. Ils achètent des livres auxquels ils n’ont simplement pas accès. Nous vendons des livres sur l’agriculture suisse en Corée et en Russie… Ensuite, le potentiel de la lecture sociale avec les infinies possibilités de lecture collaborative que j’évoquais. Lire des livres numériques c’est pouvoir lire ensemble, pour le travail ou pour le plaisir. Enfin et on l’oublie trop souvent, l’expérience de lecture elle-même. Nous avons adapté pour la marque horlogère Jaeger-LeCoultre de très beaux livres grand format. Ils sont très agréables à lire sous format papier mais en numérique, presque chaque page se transforme en spectacle comme par magie. Dans le « YearBook », une des deux premières publications téléchargeables depuis ce kiosque, les pages s’animent comme des trompe-l’œil : un nuage circule lentement dans le ciel, un texte « scrollable » disparaît derrière des stalactites de glaces, la perspective d’une photo de montagne change selon l’inclinaison de l’appareil, une galaxie se met lentement en rotation, des montres aux mécanismes complexes se mettent toutes seules à l’heure. On retrouve dans ce prolongement « machinisé » du papier glacé tout le monde des automates, qui est l’un des thèmes familiers du monde de l’horlogerie.

Pouvez-vous nous parler du concept de « bookstrapping » que vous avez inventé, signifiant si je ne m’abuse le mariage du papier et du pixel pour mieux « augmenter » notre lecture d’annotations, d’images, de vidéos, etc. ?

Bookstrappingest un service que nous avons lancé pour permettre à n’importe quel livre de devenir un lieu d’échanges entre lecteurs et auteurs. Prenons l’exemple de mon ouvrage La métamorphose des objets. Il existe en version papier, iPad, iPhone et Web. Les lecteurs utilisant l’une ou l’autre de ces interfaces de lecture peuvent commenter chaque page en y ajoutant des textes, des liens, des images ou des videos. Sur chaque page du livre papier, en particulier, il y a une adresse URL courte et un QRCode imprimé pour permettre cet enrichissement depuis un smartphone ou un navigateur Web sur PC. Depuis la sortie du livre, une véritable conversation s’est donc établie, bourgeonnant page après page. Elle dépassera peut-être en volume la taille initiale de cet essai.

Dans cinq ans, pour vous, que sera le livre numérique, qui le lira, quand et comment ? 

Nous lirons bien plus qu’auparavant, sur papier et sur écran. Nous imprimerons des livres à la demande, utiliserons le papier comme interface vers d’autres services digitaux, nous produirons des livres personnalisés, recomposés à partir de multiples sources et flux. De l’ensemble des livres numérisés, nous produirons des bases de connaissance d’une qualité potentiellement bien supérieure à ce que nous propose aujourd’hui Wikipedia. Les livres numériques seront comme des villes où les lecteurs se croisent, où des services prospèrent… Bref, des lieux de vie et non pas, comme aujourd’hui, des monuments que l’on se contente de visiter. Les livres joueront plus que jamais leur rôle poétique, didactique, politique. Delivrée d’un mode de distribution archaïque, la civilisation du livre va vraiment pouvoir commencer…

Liens :

– Le site des « livres applications » de Frédéric Kaplan
– Son cours sur les « social reading technologies »
– Les livres « magiques » de la marque horlogère Jaeger-LeCoultre
– La « bookstrapping » du dernier livre de Frédéric Kaplan

publié le 22/03/2011
par Sékaly Guillaume

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publié le 22/03/2011
par Sékaly Guillaume

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