A l’heure du triomphe d’Instagram, qui donne une patine d’ancienneté au présent et alors que l’archivage de l’histoire culturelle se poursuit sur YouTube, la sauvegarde et la restauration de pans oubliés de notre mémoire numérique collective semble préoccuper un nombre croissant d’internautes, qui font revivre Caramail ou d’autres sites.
Un chat au caramel
En 1999, c’était le bon vieux temps du web 1.0… Moins de 15% de la population française était connectée. Il n’y avait ni Facebook ni Twitter. Le modem 56K, d’une lenteur qui semblerait aujourd’hui maladive, faisait son petit bruit grésillant sur la table du bureau. On observait d’un œil inquiet le décompte des 50 heures de notre forfait sur un navigateur Internet Explorer 5.5, attendant la déconnection intempestive qui allait nous couper au milieu d’une phrase avec par exemple Mimi_94 ou Sylvie75, réduisant à néant nos approches (« rdv tel ? ») et l’espoir d’un « vrai » tête à tête…
A l’époque, pour ceux qui allaient sur Caramail chatter en quête de l’âme sœur ou d’une rencontre d’un soir, Internet était doucement en train de supplanter le Minitel (3615 Ulla). Ancêtre de tous nos réseaux sociaux, Caramail était l'un des plus importants portails Web communautaires francophones (jusqu'à 40 000 connexions simultanées en 2003). Créé en 1997 par les fondateurs du moteur de recherche Lokace, le site offrait non seulement un chat, mais aussi un webmail, des forums, un magazine (Carazine), un annuaire (Carafuté), un système de sauvegarde de documents (Caramalette), une plateforme d'enchère (Caraplazza). Racheté par Lycos en 2000, il a vu sa fréquentation peu à peu chuter, en même temps que son interface était modifiée…
Un nostalgique de Caramail première version a retrouvé l'applet java de l'époque et a codé à l’ancienne un serveur pour redonner vie aux « chats » de ce classique de l’Internet 1.0. Le résultat, Caramail d’outre-Web à destination de geeks technostalgiques, est amusant mais risque de sembler bien étrange et très peu ergonomique aux habitués de Twitter, Facebook et même Instagram…
Souvenirs, souvenirs…
Pour les plus curieux, la fondatrice de Caramail Oriane Garcia, véritable égérie du Web français à la fin des années 1990, a publié fin 2011 ses « cyber-mémoires » !
De fait, les acteurs de la préhistoire du World Wide Web sont pour beaucoup encore actifs et, parfois, continuent à faire vivre la flamme des premiers temps. Ainsi Davduf et son site La Rafale, blog branché au style très polar, créé « le 23 novembre 1995, pendant votre sommeil » et « mort le 23 novembre 1996, pendant votre sommeil ». Il existe aussi une page Facebook dont l’objet est de faire revivre le plus fameux des sites culturels branchés des tout débuts de l’Internet français : Nirvanet. Quant à Wanadoo, portail pionnier de France Télécom, rappelons-le, Patrice Carré en raconte très bien la naissance au milieu des années 1990 sur Culture Mobile.
La ville effacée
Autre restauration d’un monde virtuel englouti, The Deleted City est une installation sur support tactile contenant l’ensemble des données préservées par les Américains de The Archive Team au moment de la fermeture de Geocities par Yahoo! en 2009. Cette « équipe » est constitué d’une centaine d'internautes, blogueurs, développeurs, émus par la disparition de GeoCities, service d'hébergement Web gratuit fondé fin 1994 et l’un des premiers réseaux sociaux du net : « De mémoire d'homme, Yahoo! a réalisé la plus grande destruction de données historiques en un minimum de temps. Des millions de fichiers et de comptes d'utilisateurs ont disparu », explique The Archive Team.
Ils ont réussi à collecter, six mois avant la fermeture du site, la plus grande partie des données qu’ils proposaient jusqu’alors en téléchargement. L’artiste hollandais Richard Vijgen a conçu une interface numérique qui, à la manière des ruines de Pompéi, en restitue la mémoire figée. Une des particularités de Geocities était en effet d’employer une terminologie urbaine (villes, quartiers, rues) pour désigner les modes d’organisation de ses communautés. The Deleted city est un travail d’excavation, par lequel est à nouveau rendu visible un lieu numérique aujourd’hui tombé dans l’oubli, mais qui autrefois, hébergeait une large communauté d’internautes et reste à ce titre l’une des formes primitives les plus passionnantes de nos réseaux sociaux...